«Mais je veux que vous me la remettiez»

Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit asseoir sur un canapé. «Eh bien! – lui dit-elle – vous aimez donc toujours éperdument Mlle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh?» «Oui, madame» répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre: «Vous me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français m’aurait dit: “Il est vrai que j’ai aimé Mlle Cunégonde; mais, en vous voyant, madame, je crains de ne la plus aimer». «Hélas! Madame – dit Candide – je répondrai comme vous voudrez». «Votre passion pour elle – dit la marquise – a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous ramassiez ma jarretière». «De tout mon cœur» dit Candide; et il la ramassa. «Mais je veux que vous me la remettiez», dit la dame; et Candide la lui remit. «Voyez-vous – dit la dame – vous êtes étranger: je fais quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la première nuit, parce qu’il faut faire les honneurs de son pays à un jeune homme de Vestphalie». La belle, ayant aperçu deux énormes diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne foi que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise.

Voltaire, Candide (1759), capitolo 22

Amorous_Scene

Jean-Honoré Fragonard
Jean-Honoré Fragonard